Bruno Marzloff, sociologue et fondateur du groupe Chronos (www.groupechronos.org), m’a récemment fait l’honneur de citer mon essai dans un de ses billets.
L’analyse est trop précieuse pour que je ne la reproduise pas ici. A la lumière de mes développements ultérieurs à la rédaction de mon essai, je commencerai par commenter cet argumentaire. Dans un prochain billet je tâcherai de reconsidérer la question plus en profondeur avec ce qui, en l’état de mes recherches, me permet de faire l’hypothèse d’un paradigme plus large que celui que j’avais développé précédemment sur les enjeux des mobilités pour l’aménagement urbain.
La planification urbaine… Une question de mobilité ?
Extrait de l’article de Bruno Marzloff sur www.groupechronos.org
La planification urbaine ? Une question de mobilités ? Certes, mais d’abord une question de partage des données et de maîtrises d’usage.
Ci-dessous un résumé de l’article de Manuel Castells sur The Networked City. Il faut le lire en entier pour admettre que la planification urbaine est devenue celle des mobilités dans les réseaux. Pour achever de se convaincre, un étudiant de Science-Po, Tommy Pouilly, remet une couche dans Médiapart.
« La convergence numérique rend chaque année plus palpable la question de la mobilité en concentrant toujours plus de fonctionnalités dans nos mobiles. La mobilité est l’exemple type de cet enjeu transversal entre les nouvelles technologies, l’aménagement du territoire et les politiques territoriales : érigé en paradigme des nouveaux modes de vie urbains [elle] devrait continuer de structurer notre rapport à l’espace. »
Mais il manque quelque chose dans cette convergence de vue du maître et de l’élève. La Networked City s’active par des tuyaux dont la capillarité des rhizomes et l’intensité des flux donnent l’illusion de la maîtrise. Disposer des terminaux et des réseaux ne suffit pas pour dominer les données urbaines. Le flux ne crée pas le sens. Ces données sont là, en abondance, des sources multiples, de caractéristiques hétérogènes… et leur somme ne fait pas une histoire.
Pour que la planification urbaine soit celle des mobilités, il faut se pencher sur les flux de données qui révèlent et orientent nos mobilités. On s’interroge au passage sur notre capacité à les générer, à les représenter, à les exploiter et à décider pourquoi. Il en va de la ville comme d’internet. Pour le physicien Daniel Hillis, résume Hubert Guillaud, nos systèmes désormais se branchent sur d’autres données que les concepteurs du système ne maîtrisent pas. Si nous l’avons créé [l'internet], nous ne l’avons pas vraiment conçu. Daniel Hillis ajoute que nous sommes amenés, « à relier ensemble des systèmes complexes, sans comprendre exactement comment ils fonctionnent”. Les données forment la matrice de ces infrastructures de mobilité, elles sont à la source des maîtrises d’usage de la ville, pensons-nous, et de la diffusion du sens dans la ville que Manuel Castells appelle de ses vœux.
Quelle ville voulons-nous voir sortir de ces données ?
Comment orienter la capture, la libération, l’analyse et l’expression de la donnée. C’est une question politique.
Comment passer du stock, de la donnée statique, à la donnée liquide, celle qui s’efface pour laisser la place à la suivante, mouvement des vagues et des marées. La donnée flue au croisement de l’espace et du temps : vitesse, isochrone, cadence, période, chronotope… Elle structure la ville. A ce titre, c’est aussi une question politique avant d’être une question technique.
Avant tout commentaire, il faudrait peut-être que je rappelle ce qu’il faut entendre ici par ces questions de mobilités : elles regroupent aussi bien la tendance à la mobilité de nos terminaux numériques et de nos connexions à Internet, que l’influence de ce phénomène sur nos propres mobilités en tant qu’individus. Autant d’éléments que la convergence numérique transforme en concentrant toujours plus de fonctionnalités dans nos téléphones portables : achat et échanges de billets sur nos mobiles, informations en direct sur le transit et la météo, guidage GPS automobile et piéton… Bientôt la réalité augmentée nous offrira des informations en temps réel sur notre environnement immédiat à travers nos terminaux numériques. C’est en tout cela que la mobilité est l’exemple type d’un enjeu transversal entre les nouvelles technologies, l’aménagement du territoire et les politiques territoriales – et qu’elle devrait continuer de structurer notre rapport à l’espace.
Ainsi, si cette analyse me semble particulièrement intéressante, c’est qu’elle soulève en effet un problème urgent pour les collectivités responsables des transports et de l’aménagement urbain : la maîtrise des données, et notamment celles de la mobilité.
Celles-ci revêtent une importance cruciale pour la démocratie dans la mesure où leur contrôle est un enjeu de pouvoir dans lequel la puissance publique et le secteur privé sont concurrents : une bonne partie des données urbaines les plus utiles et les plus pertinentes sont aujourd’hui émises par des entreprises animées par des logiques commerciales, à commencer par Google et ses applications Google Maps, Google Street View ou Google Earth. De surcroît, ces données privées ont l’avantage d’être libres d’accès, et de la sorte elles permettent un certain niveau de démocratisation de l’expertise qui pourrait bien renverser les rapports d’autorité traditionnels.
Ce qui est inquiétant, c’est que les pouvoirs publics semblent complètement dépassés par ces Temps exponentiels qui semblent donner à des acteurs privés plus de capacités à organiser l’espace public que la collectivité elle-même. Parce que la sensibilité requise pour être parfaitement conscient des enjeux sociaux qui se cachent aujourd’hui derrière chaque innovation technologique dépasse les politiques, qui ne baignent pas dans cette culture : il n’y a qu’à regarder le niveau de connaissance des usages numériques des députés qui ont voté la loi Hadopi pour s’en convaincre. Parce que les milieux universitaires les plus sérieux manquent encore de recul pour analyser ces effets, et commencent seulement à s’intéresser sérieusement à la question – dans ce domaine, la prospective territoriale semble être une précieuse ressource. Parce qu’enfin, les innovateurs, ceux qui sont le plus conscients des impacts des technologies sur la transformation de nos modes de vie, n’ont souvent qu’un angle de vue limité, celui d’une temporalité courte et amnésique – et ils ne peuvent systématiquement prendre en compte, de surcroît, tous les facteurs, sociologiques, économiques, politiques, par lesquels l’on pourrait faire de ces éléments un modèle de société choisi plutôt que subi.
Ainsi, si les données numériques représentent aujourd’hui l’enjeu par lequel les individus peuvent transformer leur relation à leur environnement urbain et à leurs mobilités, c’est bien évidemment à la condition qu’elles restent libres et partagées, sur des supports universels pour permettre l’échange sans se heurter à des limites techniques susceptibles de fragmenter les innovations et d’en briser l’écosystème. Mais c’est aussi à condition que la puissance publique joue un rôle actif en ce sens, contre l’hégémonie d’un nombre restreint de firmes qui pourrait bientôt dépasser l’autorité des Etats, et en supposant que ceux qui règlementent soient parfaitement conscients des enjeux qui se jouent là, à la frontière des sphères publiques et privées, collectives et individuelles – tant que ces distinctions restent encore porteuses de sens.
Dans cet enjeu, il faudra peut-être que les acteurs publics adoptent une stratégie active et efficace, à l’image de celles mises en places par les firmes du numérique ; que l’on choisisse entre l’alliance normative entre public et privé ou l’opposition régulatrice. Il faudrait déjà, pour cela, une réelle union des plate-formes institutionnelles sur internet plutôt que ce paysage morcelé de sites concurrents, et que ce « service public numérique » puisse centraliser dans leur dématérialisation toute la démocratie numérique… Une autorité centrale enfin, telle que ce conseil national du numérique auquel Nathalie Kosciusko-Morizet a déjà réfléchi et qui pourrait inclure des éléments de démocratie participative - une initiative avortée pour le moment.
Mais avant toute chose, il faudrait que l’on cesse de se battre en 2010 pour essayer de réguler les travers de la société numérique de 2005 : nos députés, s’ils n’avaient pas une guerre de retard en plus d’être bien trop peu informés sur la question, seraient probablement moins enclins à céder aux sirènes des lobbys industriels qui, souvent sous couvert « d’expertise », s’accrochent à une conception déjà dépassée de la propriété et des valeurs immatérielles encore calquées sur les repères des valeurs matérielles. Et nos élus n’estimeraient pas avoir « réglé » le vaste chantier du numérique en produisant une loi comme Hadopi.
Alors oui, le contrôle des données publiques est primordial pour aménager l’espace urbain et les mobilités de demain. Dans ce combat, l’ouverture et le partage ont probablement plus de vertus que les positions conservatrices qui risquent de morceler le système et de compromettre son développement ; mais avant tout cela, une action concertée, une mutualisation générale et quelques choix seront sans doute nécessaires.
TP


